Un ouvrage de Philippe Dessertine
Il y a de la colère dans ce pamphlet. Mais également beaucoup d’humour. Acide, décapant, efficace. Dés la couverture : « Ceci n’est pas une crise… juste la fin d’un monde ». Le ton est donné. L’auteur, professeur à l’université de Nanterre et directeur de l’Institut de haute finance de Paris, n’hésite pas à porter l’ironie sur la plaie. Comme il le suggère dans le titre de son petit livre, Philippe Dessertine considère la crise actuelle comme l’une des plus graves « au panthéon des grands cataclysmes de l’histoire ». Et d’ajouter pour les plus sceptiques : « Si le système financier s’était effondré après ce week-end terrible, l’économie de la planète basculait dans le chaos le plus total ». Ceci est donc bel et bien une crise, « et non pas un cataclysme, une catastrophe naturelle, il est bien le seul résultat de l’action des hommes de leur folie, de leur égoïsme ».
Si le style acerbe et corrosif peut paraître léger il n’enlève rien au sérieux du propos de Philippe Dessertine. Qui contrairement à nombre de ses collègues économistes, a entraperçu la crise avant qu’elle n’explose au visage de tout le monde. Il est vrai qu’il était impossible de jouer indéfiniment avec l’économie sans qu’un jour la farce ne finisse mal. A rebours, le clash apparaît inéluctable.
Bien plus que les banquiers sur qui tout le monde s’acharne, Français moyen au comptoir du bistrot comme politiques et grands commis de l’Etat sous les lustres dorés de la République, c’est une responsabilité collective de l’Occident que pointe notre auteur, sans soucis, aucun, de ménager bon nombre de préjugés. « Les banques, la finance, sont le système sanguin, le cœur étant les banques centrales(…) S’il fallait trouver un parallèle, il faudrait considérer que la finance ne crée pas de richesse, c’est entendu (parfois cette vérité est à rappeler aux financiers eux-mêmes, surtout quand leur sont confiées les plus hautes responsabilités économiques), en revanche, la finance est indispensable pour que les autres secteurs créent cette richesse qui sera consommée par les habitants de notre douce terre ».
Et de rappeler : « Remettons les choses à leur place : innombrables ont ceux, parmi les plus prompt à vilipender le monde de l’argent, qui en ont profité sans vergogne. Je ne parle pas des milliardaires, Arnault, Pinault, Tapie entre autres, qui ont été construits de A à Z par la haute finance. Je parle de vous, de moi, des gens normaux qui n’étaient pas choqués ; voilà un an ou deux, quand ils étaient accueillis avec gentillesse dans l’agence bancaire du coin de la rue (facile, les agences bancaires ont fleuri à tous les coins de rue), pas trop regardante sur les accidents du compte courant, le découvert au moment des vacances, de la rentrée scolaire pendant les soldes… »
Si l’auteur disculpe en partie, et en partie seulement, les banquiers de l’entière responsabilité de la crise, il ne cache pourtant pas une certaine perplexité devant le nombre d’anciens de Goldman Sachs aux postes clefs de l’administration américaine. L’alternance engagée par Barak Obama ne changeant rien en cette matière.
Et la manière dont il dépeint la guerre totale engagée entre les banques américaines serait savoureuse si son issue n’était pas si tragique. « Goldman avait pris l’ascendant sur Lehman en plaçant des anciens un peu partout aux postes sensibles ». Ce qui explique que dans le conflit opposant « les Montaigu et les Capulet » de Wall Street, « on lâcha Lehman. Comme à Saigon ». avec les conséquences que nous connaissons aujourd’hui.
Mais d’où vient cette crise ? De la volonté et de l’action mise en œuvre pour maintenir un niveau de vie occidental largement surélevé par rapport au reste du monde et aux réalités économiques. Là encore, comment s’étonner des limites d’un système qui pose comme principe qu’« un Chinois travaille deux fois plus qu'un Français ou qu'un Américain et gagne dix fois moins » ? Alors, l’Etat a ouvert les vannes du crédit… en grand.
Au grand regret de Philippe Dessertine, les solutions apportées par l’Etat ne font que poursuivre dans cette voie : les plans de relance vertigineux ne font que maintenir artificiellement le niveau de vie occidental. Surmonter une crise d'endettement, par une dette supplémentaire. Nous est-il permis de douter du bien fondé d’une telle démarche ?
Alors que faire ? Si l’iceberg a été évité de justesse, la mer n’en demeure pas moins déchainée. Bravo donc pour le one shot qui a permis d’échapper à la collision fatale et au naufrage. Maintenant il faudra rétablir le cap et le maintenir malgré tout. Ce ne sont pas « de la sueur, des larmes et du sang » que nous promet l’auteur, mais pas loin. « Non seulement vous devrez subventionner les pauvres de chez vous, mais encore les pauvres d’ailleurs ».
L’idée intéressante qu’il avance est celle d’un plan Marshall au niveau planétaire. Plan qui historiquement se révéla nettement plus efficace que le New Deal que les keynésiens ne cessent de ressortir de son placard à chaque écart du capitalisme. « Une vraie relance internationale, en fournissant des fonds, des fonds, sans limites ou presque ; et surtout en ne les conservant pas à tout prix chez ceux qui les ont produits, quand bien même il se trouverait de nombreuses voix pour arguer de souffrances locales à apaiser en premier lieu ».
Avec au bout du compte la conviction que ce rebondissement des pays bénéficiaires ne restera pas confiné chez eux mais bénéficiera aussi aux pays riches comme ce fut le cas ces dernières années…et comme le plan Marshall d’origine.
G.D.
Ceci n’est pas une crise (juste la fin d’un monde), de Philippe Dessertine, Editions Anne Carrière, 168 pages, 13.50 euros
