de Jean Bothorel
Imposteur : Celui qui abuse de la confiance, de la crédulité d’autrui par des discours mensongers, dans le dessein d’en tirer profit. Celui qui usurpe le nom, la qualité d’un autre. Dans la définition donnée par le petit Robert, l’imposteur est presque aussi coupable que sa victime. Lui est escroc, charlatan ; elle est crédule.
Aujourd’hui la vie culturelle française serait, à en lire Jean Bothorel qui l’a longuement chroniquée et accompagnée durant sa carrière journalistique, peuplée de nombreux imposteurs,Tartuffes de talents, qu’ils se nomment Lévy, Onfray ou bien Sollers, qui monopolisent l’attention et les honneurs à leur profit. Comment conserver un tel pouvoir médiatique entre d’aussi peu nombreuses mains ? Par l’étiquette « d’intellectuel » qui en France revêt une aura inégalée. Et notre Quichotte à la saine colère de rappeler cette anecdote d’outre-Manche : « Invité par Margaret Thatcher, alors Premier ministre de sa gracieuse Majesté, le Président Mitterrand informa l’ambassade de Grande-Bretagne à Paris d’un de ses souhaits les plus vifs : rencontrer quelques éminents intellectuels britanniques. Les services du 10 Downing Street lui firent répondre qu’il n’y avait pas, chez eux, d’intellectuels. Il y avait des écrivains, des historiens, des philosophes, des chercheurs… », mais pas d’intellectuels.
Ils écrivent, ils discutent, ils vilipendent, ils se congratulent, ils sont partout, ils ont voix à tous les chapîtres. « L’intellectuel médiatisé s’invite chez vous à toute heure du jour et du soir. Il ne pense pas, il pose ; sinon il disparaît. Il lui est inutile de penser et il a fini par ne plus savoir penser ». Là, est bien l’essentiel de l’intellectuel contemporain, starisé : la posture. Nos grands esprits du dernier siècle ne s’interdisaient pas de poser. Souvenons-nous de Camus, Mauriac, Sartre, de leur imperméable, de leur cigarette, de leur mèche rebelle… Mais cela ne les dispensait pas de penser.
Une fois leur image remisée aux archives de l’INA que restera-t-il d’un BHL, d’un Onfray, d’un Sollers, puisque Jean Bothorel qui les a connus tous trois, se limite à cet attelage improbable de l’intelligentsia française ? Peu de chose assurément. Et pourtant, ils règnent sans partage sur un monde littéraire complaisant où la critique se confond avec un exercice de promotion des têtes d’affiches des rentrées littéraires. Exception faîte de quelques francs-tireurs, bien peu de journalistes trouvent grâce aux yeux de l’ancien éditorialiste du Figaro.
« Nous n’avons plus de critiques, nous avons des caudataires de l’édition, constate-t-il amer, (…) le la est donné par deux ou trois signatures qui passent pour grandes. Et la caravane suit ». Et de préciser : « La critique qui devrait être le lieu où s’énoncent les hiérarchies, les repères, les jugements, n’est donc plus qu’une oraison laudative, et elle a perdu son rôle majeur : la pédagogie des œuvres ». Selon les savants calculs de l’auteur, lorsque 79% des critiques publiées en 2006 étaient positives, le « manteau de louanges » atteignait 88% l’année suivante !
La médiocrité de notre intelligentsia n’est que le reflet d’une société déculturée. Car pour que l’imposture perdure, il faut une victime à sa hauteur. Ou plus exactement à sa bassesse. « Ceux qui comme Philippe Meyer et moi-même, ont eu le privilège de corriger les copies de culture générale des candidats à l’Ecole nationale d’administration pourraient témoigner du désastre ». Chacun peut en constater l’étendue. Et de l’ENA aux plus hautes fonctions de l’Etat, il n’est qu’un pas. « La misère symbolique » qui longtemps épargna l’Elysée, touche désormais l’ensemble de la société. C’est la première fois dans l’histoire que la France se donne pour chef un homme « déculturé », affirme notre auteur. Certains estimeront le constat sévère. Mais Nicolas Sarkozy n’est que l’incarnation de son époque, celle des enfants de la télé, du texto, de la consommation de masse, d’un monde « qui porte la vulgarité en bandoulière ». Visiblement friand d’analyses chiffrées, l’auteur avance cette étude sur la richesse linguistique des discours présidentiels : lorsque De Gaulle, Pompidou, Mitterrand, employaient 4 000 mots de vocabulaire, lorsque Giscard d’Estaing par calcul et snobisme s’efforçait d’en utiliser que moitié, lorsque Chirac semblait content d’en utiliser 1 500, nos politiques actuels, et le premier d’entre eux en tête, n’en ont que 300 à présenter aux Français.
Dans ces conditions, quel horizon proposer au pays ? Jean Bothorel, dés lors, s’interroge : « Un homme sans culture est un homme sans discernement, et un homme sans discernement est un homme à hauts risques ». « Chers imposteurs » est un pamphlet. Il en assume la tonalité parfois excessive. Mais tout pamphlet qu’il est, ce livre n’en demeure pas moins une analyse intransigeante et sans concession des maux culturels et donc politiques dont souffre la société française.
Chers imposteurs, de Jean Bothorel, Fayard, 2008, 170 pages, 15 euros
