Ouvrage d’Hélène Strohl, Albin Michel, 2008, 219 pages, 15 euros
Hélène Strohl est inspectrice générale des Affaires sociales depuis plus de 20 ans. Elle a participé à plusieurs commissions. Le constat de son essai*, riche en anecdotes et expériences vécues sur le terrain, est sans appel : à force de vouloir s’occuper de tout « l’Etat social », frappé d’obésité, a perdu irrésistiblement son efficacité, « l’Eta social ne fonctionne plus » !
« Cantonné à l’origine aux grands risques (…), le système social français de type assurantiel, a étendu peu à peu le champ de la protection : chômage, handicap, pauvreté, isolement, dépendance – la liste des droits sociaux est longue et peut s’étendre encore », constate-t-elle. Et elle s’étend en effet sans qu’il semble possible d’en établir une fin. « Chaque “grand ministre” se doit de faire voter “sa grande loi” qui définit une nouvelle catégorie d’allocataires », remarque Hélène Strohl, qui durant sa carrière en a vu défiler un certain nombre. « Handicapés, mères isolées, vieux invalides, vieux chômeurs, vieux tout court, et pour terminer, RMistes, l’allocation tient lieu d’identité ». Et pour “gérer l’allocation”, rien de mieux que de créer une énième administration ! D’où ce constat acerbe : « L’État-providence ne semble pas en crise, sinon d’imagination, à répéter à l’infini le même schéma : identifions les manques, comblons-les, gérons la file… »
Poussant la logique à son comble, l’auteur s’interroge, non sans ironie, sur le devenir d’un tel système, qui parfois n’a rien à envier à l’ubuesque modèle soviétique: « Les intervenants sociaux sont entraînés dans une sorte de mouvement bureaucratique qui les pousse à considérer chaque usager non pas comme un partenaire actif et responsable, mais comme une victime possible, bénéficiaire potentielle d’une forme de compensation. Comment compensera-t-on, in fine, le fait de devoir mourir et peut-être le fait de vivre ? » Toute plaisanterie mise à part, nous n’en sommes pas si loin…
Hélène Strohl en appelle à une rupture avec l’idéologie technocratique qui modèle depuis des décennies l’administration sociale, cambrée sur les dogmes « républicains » et la « dictature de la moyenne ». Pourquoi vouloir s’acharner à traiter les départements sur un pied d’égalité, alors que ceux-ci recouvrent des réalités très diverses ? Pourquoi refuser la protection sociale qu’offrent les communautés, familiales, régionales, ethniques, religieuses, professionnelles, de quartier, de village ? L’auteur ne s’embarrasse pas de tabous pourtant solidement établis dans le débat franco-français. Pour recouvrer son efficacité, l’action sociale publique doit revenir à sa mission originelle, quitte à ravaler ses ambitions démesurées : « Prévenir l’exclusion sociale, œuvrer pour une meilleure cohésion, développer des dynamismes territoriaux et des solidarités de proximité ». Pour ce faire, elle prône une décentralisation véritable et non pas une réplique régionale de l’action sociale de l’Etat, la rupture avec l’idée que l’Etat détiendrait un monopole du bien public social et une autonomie placée sous le contrôle du juge. Pour l’heure, irrésistible, « l’administration centrale parle, il faut qu’elle parle, et personne ne l’écoute chacun vaque à ses occupations et le monde tourne ». Mais pour combien de temps ?
* L'Etat social ne fonctionne plus, d’Hélène Strohl, Albin Michel, 2008, 219 pages, 15 euros
