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La France Morcelée

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        ouvrage de Jean-Pierre Le Goff, Folio actuel, 2008, 291 pages, 7.40 euros
        Le moral des ménages est au plus bas, et cet indice statistique n’est que la partie émergée d’un phénomène profondément ancré dans la réalité française : le pays est morcelé, désorienté, déprimé et dans un grand désarroi. Ce phénomène est-il conjoncturel, déjà-vu maintes fois à travers l’histoire de la France ? Est-il au contraire singulier, symptôme d’un mode d’organisation social et politique original aux conséquences  lourdes ? Jean-Pierre Le Goff, philosophe et sociologue, l’estime. Loin d’être anodin, ce grand malaise français « dessine une nouvelle configuration sociale et politique à beaucoup d’égards inédite et problématique du point de vue de la conception républicaine de la citoyenneté ».
 
De prime abord, la cohérence des six articles parus entre 2003 et 2007 dans la revue Le débat n’est pas évidente. Et pourtant, ils décrivent chacun, « du cercle le plus extérieur au noyau de la crise », du sommet de l’Etat au sein des entreprises en passant par la rue, cette nouvelle réalité d’une société qui ne sait où elle va, où elle est conduite et pour quelle raison.
 
Ecartant l’approche sociologique « critique » chère aux chercheurs marxistes tout comme l’approche fonctionnaliste qui privilégie l’expertise et l’audit en réponse à une demande institutionnelle, l’auteur se concentre sur « l’étude de l’arrière-fond culturel des sociétés composé d’idées, de représentations, de valeurs, d’affects qui déterminent un certain « air du temps » qui ne se réduit pas à des modes, mais est le signe de mutations structurelles, plus ou moins visibles et conscientes, qui s’opèrent dans la société ».
 
La France morcelée témoigne d’une analyse dépassionnée du cas français où Jean-Pierre Le Goff conserve un recul et une hauteur de vue appréciables en ces temps où prospèrent les idées reçues et les arguments idéologiques. Son approche de la dernière élection présidentielle et de l’émergence d’une nouvelle race d’hommes politiques nous apparaît remarquable. Les ouvrages plus ou moins sérieux, plus ou moins pertinents, sur la personnalité du Président de la République ne manquent pas et les étals des librairies seraient dramatiquement vides en son absence de la scène médiatique et politique.
 
Le cas « Sarkozy », miroir de la France contemporaine
 
         L’énigme Sarkozy, ce « personnage qui déborde toujours du cadre dans lequel on veut l’enfermer », ne peut être résolue par une analyse individuelle. Pour l’auteur, la personnalité de Nicolas Sarkozy est profondément commune à l’air du temps. Il serait incohérent, mais tout autant que son époque ; narcissique, mais pas moins que ses concitoyens ; attaché aux sentiments du passé mais profondément « moderne »… « Beaucoup de choses qui ont été dites lors de cette campagne peuvent paraître contradictoires, remarque Jean-Pierre Le Goff, elles ne le sont pas pour qui aime un peuple bariolé et entend le représenter ». Quant à l’énergie présidentielle, son goût du résultat, son pragmatisme, ils renvoient, pour l’auteur, à la figure très moderne du manager dynamique et performant qui émergea au cours des années 80 et dont le représentant le plus médiatique et aujourd’hui le plus décrié fut Bernard Tapie.
 
Au-delà du cas « Sarkozy », c’est une nouvelle classe politique, mais surtout une nouvelle manière de faire de la politique, qu’analyse Jean-Pierre Le Goff. Une race politique qui colle avec succès aux caractères de notre temps. Que ce soit Ségolène Royale ou Nicolas Sarkozy, les deux finalistes de la présidentielle ont usé des mêmes cordes, ont prononcé des discours paradoxalement similaires, tout du moins sur la forme, faisant la part belle au sentimentalisme sirupeux, à la compassion comme fondement politique et à la compétition des ego. L’amour y est présent jusqu’à l’écoeurement. Le terme est 47 fois cité par Sarkozy lors de son discours à la jeunesse au Zénith de Paris le 18 mars 2007. « L’impudeur des sentiments » atteint son paroxysme à l’occasion du « meeting de l’amour » de Ségolène Royale au stade Charléty devant un parterre de vedettes du showbiz. 
 
In fine, l’un et l’autre jouèrent aux Français la partition de la compassion et de « l’amour rédempteur », mais Nicolas Sarkozy avec incontestablement plus de talent que sa rivale.Surtout, il sut avec génie  relayer la reconnaissance de la souffrance de ses électeurs par un éloge de la volonté et de l’effort pour s’en sortir. Lorsque Royale affirmait aux Français : « J’ai besoin de vous pour changer les choses », l’actuel Président leur lançait : « Vous pouvez compter sur moi pour que les choses changent ». « En poussant son propos jusqu’au bout, note Jean-Pierre Le Goff, l’alliance d’une énergie individuelle hors du commun et de la volonté de « prendre le problème à bras-le-corps » suffiraient pour que les résultats soient au rendez-vous et qu’ainsi la croissance revienne. Un tel discours en arriverait presque à faire oublier le contenu précis des propositions politiques et leur crédibilité »... Ce qui ne manque pas d’inquiéter notre auteur qui redoute de l’expérience Sarkozy, non pas une remise en cause des libertés publiques comme purent l’envisager avec une évidente mauvaise fois certains de ses contradicteurs, mais bien plus l’érosion de la fonction présidentielle, et donc de l’Etat, en tant que « garant d’une stabilité et d’une permanence indispensables à la vie en société et à la démocratie ».
 
Réformer, soit, mais pourquoi faire ?
 
       Jean-Pierre Le Goff dégage trois traits essentiels de la politique telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui en France. « Une fuite en avant » dans la gestion politique que caractérise « l’adaptation dans l’urgence et la précipitation à un monde devenu apparemment chaotique et immaîtrisable ». « Un pouvoir informe » dans sa composition et dans la politique qu’il mène, résultat de cohabitations à répétition et de revirements idéologiques (1983 pour Mitterrand, 1995 et 2002 pour Chirac) non assumés. « Incapable de décisions claires et de choix cohérents, le pouvoir verse dans l’opportunisme et la démagogie face à « une demande sociale » éclatée et contradictoire qu’il contribue par son attitude à entretenir et développer ».  Ce à quoi s’ajoute, sur la forme, l’utilisation d’une « langue caoutchouc », expression « d’un discours politique qui dit tout et son contraire  avec un aplomb déconcertant, dénie les contradictions  et les revirements, enrobe l’opportunisme dans des phrases sonores à proportion de leur vacuité, sur le modèle de la communication médiatique et publicitaire ».
 
Dans ces conditions, la réforme, perçue comme une fatalité sacrificielle par les Français à qui leurs gouvernants expliquent la nécessité du changement sans leur en préciser le sens et les avantages à en tirer, la réforme devient alors impossible voir déstructurante. À l’Etat stratège, fixant les lignes directrices, s’est substitué un pouvoir, « pompier du social » parant au plus pressé au gré des départs de feux. L’échec du Traité constitutionnel européen apparaît aux yeux de l’auteur comme très révélateur du sens pris de nos jours par la notion de « réforme » : « Le Traité s’est trouvé intégré dans ce paradoxe de la démocratie moderne qui la rend folle et qui consiste à présenter des choix politiques comme des « non-choix » imposés par des contraintes extérieures et des évolutions inéluctables dans une logique de la survie et de l’urgence ». Et d’ajouter : « Tout devient alors affaire de « pédagogie » et de « communication » visant à intérioriser les contraintes et à convaincre les réticents de s’adapter au plus vite aux évolutions ». C’est en quelque sorte du « marche ou crève ». Et les Français n’ayant pas la discipline du légionnaire, placés au pied du mur, devant ce chantage, se sont alors braqué et rebellés.
 
Peu à peu se creuse le fossé entre les élites et le reste de la population. « Coupée d’un passé jugé obsolète  et incapable de tracer un avenir positif, la temporalité de la réforme  semble aujourd’hui s’emballer dans le vide, répétant sans cesse les mêmes injonctions, entraînant une partie de la société dans un activisme forcené, tandis que l’autre ne parvient pas à trouver sa place et ne se reconnaît pas dans un monde qui paraît livré au chômage et au chaos. »
 
Le harcèlement moral, révélateur d’une société sans horizon
 
       Jean-Pierre Le Goff se ferait-il l’avocat de l’immobilisme et des corporatismes ? Non, mais si la volonté et le courage politiques sont éminemment nécessaires… ils n’en demeurent pas moins insuffisants. « Le monde change et ceux qui ont la responsabilité des affaires publiques se doivent de prendre en compte les évolutions. Mais l’adaptation nécessaire, qu’elle soit menée par un gouvernement de droite ou de gauche, paraît toujours suspendue à deux questions : pourquoi faire, pour aller où ? (quel avenir pour le pays ?), et comment faire ? ( quelle concertation et quel management ?). Faute d’apporter des réponses claires, cohérentes et pratiques à ces questions, la réforme devient synonyme de changement pour le changement dans une optique managériale et sacrificielle qui renforce les blocages et les replis corporatistes ».
 
En l’absence de vision commune qui leur serait proposée, avec le présent comme seule ligne d’horizon, les Français se replient dans un « individualisme en révolte », où revendications personnelles se conjuguent avec un désengagement vis-à-vis des affaires de la cité. Dans une France morcelée où l’on n’existe d’autant plus que l’on peut s’affirmer « victime », le harcèlement moral prend tout son essor.
 
C’est sur cette question que s’achève le recueil des articles de Jean-Pierre Le Goff, où l’auteur, tout en s’inquiétant des dérives législatives en la matière, démontre comment le nouveau management favorise le harcèlement. « Chacun est sommé d’être « autonome », « acteur » et « responsable » de son travail et des performances de l’entreprise ». La hiérarchie est effacée, tout du moins dans le discours ambiant.  « C’est la fonction symbolique du pouvoir comme pôle de référence émettant et assumant des orientations et des choix clairs, permettant à chacun de se situer, qui se trouve en question. N’ayant plus ni vis-à-vis solide et cohérent auquel ils puissent faire face, ni de collectif intermédiaire protecteur, les individus se retrouvent dans des situations paradoxales. Ils sont rendus responsables de la réussite ou de l’échec d’orientations confuses et mal assumées ; ils sont renvoyés à eux-mêmes dans une logique qui les charge d’un poids de responsabilité impossible à assumer. Le collectif se délite et les rapports sociaux dégénèrent en rapports « interindividuels » où le face-à-face ne trouve plus à se distancier et à se réguler en référence  à une instance tierce permettant un désinvestissement salutaire ».  Où l’on retrouve les méfaits d’une absence de vision collective claire et cohérente… dans l’entreprise. Où l’on retrouve les méfaits d’une absence de vision collective claire et cohérente… dans l’entreprise.
 
Comme en politique, le changement pour le changement est présenté aux salariés comme seule ligne « politique » de l’entreprise en une langue « caoutchouc » pleine de mots creux et d’un optimisme béat, la dimension sociale et institutionnelle s’efface pour laisser place à « une relation entre individus désarticulés d’une référence commune intériorisée » et « l’activisme managérial et communicationnel, le surinvestissement dans le travail et le « bougisme » est symptomatique d’un présent essentiellement flottant, désarticulé d’un passé considéré comme « ringard » et d’un avenir devenu indiscernable ». La France morcelée dans les urnes l’est donc tout autant au sein des entreprises. Et si « l’anomie » ambiante (l’absence, selon Durkheim, de cadre de conduite stable qui provoque ruptures de la solidarité organique et démoralisation individuelle) inquiète Jean-Pierre Le Goff, notre auteur l’est plus encore par la volonté affichée par certains d’en faire un nouveau mode de gouvernement, du pays comme de l’entreprise…


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