Ouvrage de Thomas Philippon, Seuil, La république des idées, 2007
La France est traversée par une crise du travail. Non pas que les Français rechignent au labeur mais plutôt parce qu’ils n’arrivent pas à coopérer efficacement et donc retirent beaucoup moins de satisfaction de leur travail que les Américains et que tous les Européens ! A qui la faute ? Thomas Philippon tente d’y répondre à travers Le capitalisme d’héritiers, un bref essai qui utilise finement des comparaisons internationales et outils statistiques.« Les pays anglo-saxons et les pays du nord de l’Europe se caractérisent par un management professionnel et une forte responsabilisation des échelons intermédiaires » constate-t-il. « Les pays méditerranéens conservent un management familial et des relations hiérarchiques centralisées. En ce sens, ils ressemblent à des pays en voie de développement ». Et la France penche vers le Sud et même le Sud du Sud .
L’originalité de cet essai est de tenter d’expliquer le retard français, non plus par la lourdeur administrative, la pesanteur fiscale, l’inadaptation du système universitaire, mais par la structure même du capitalisme français : un capitalisme familial, de castes. « Problème ou solution ? » interroge l’auteur. Contrairement aux Etats-Unis où l’identité de l’entreprise, sa continuité, repose sur sa culture plus ou moins singulière, celle de l’entreprise française s’incarne dans la famille du fondateur. Elles sont « comme des plantes qui ont besoin d’un tuteur pour pousser ». La contrepartie de ce schéma réside en la taille du tuteur « qui limite parfois le développement de la plante ».
Plus que l’actionnariat familial, fruit de l’Histoire et dont on ne peut faire abstraction, l’auteur a en ligne de mire le management héréditaire, « aussi absurde que de choisir l’équipe olympique de 2020 en sélectionnant les fils aînés des médaillés d’or des jeux de l’an 2000 » selon l’expression de Warren Buffet. Absurde et coûteux socialement et économiquement. Il engendre une méfiance, nourrit un syndicalisme d’opposition et empêche l’émergence de relations sociales apaisées. Après la guerre, dans les entreprises étatiques le management bureaucratique, tel que Michel Crozier l’a dépeint a reproduit des carences similaires.
L’auteur propose plusieurs pistes pour dépasser cette situation de blocage. Parmi elles, l’émergence d’une représentation salariale non-syndicale, via « un rôle accru accordé aux représentants des salariés dans les conseils d’administration », revoir la représentativité syndicale mais également patronale, ou bien encore associer les chômeurs au dialogue social. Le souci du financement des PME n’est pas ignoré. L’exemple nord-américain du Small business act est avancé. La nécessité de renforcer les relations des PME avec les grands groupes également. Quant aux dirigeants d’entreprise, ils ne sont pas épargnés. Thomas Philippon invite à renforcer les contre-pouvoirs au sein et à l’extérieur celles-ci en la personne d’administrateurs indépendants et de médias libres couplés à une transparence rigoureuse des comptes et des pratiques des entreprises.
Cette approche originale séduit tout d’abord car elle met le doigt sur des comportements bien réels dans les entreprises françaises et qu’elle sort des sentiers battus. Mais on reste perplexe devant cette absolution de l’Etat, acteur omniprésent et touche-à-tout en France. Au bout du compte ses interventions désordonnées ne constituent-elles pas un facteur d’incertitude important pour les entreprises et une raison certes contestable de différer les initiatives audacieuses et de se crisper sur les positions anciennes ?
Quid aussi du succès collectif au plan mondial de tant d’entreprises françaises qui ne sont pas toutes membres du CAC40 ?
