Les Echos - Point de vue de Jean-Noél Vieille, Directeur Générale Délégué KBL France Gestion -
La crise financière de l’été 2007 démontre à nouveau les limites du capitalisme financier (coût de l’argent attractif créateur de bulles financières, et transfert incontrôlé du risque par les intervenants financiers). Après la chute boursière de 2001/2002, issue de l’éclatement de la bulle internet, il n’aura fallu que cinq années pour affronter une nouvelle crise, celle du crédit. En cause, une financiarisation de l’économie qui se propage aux entreprises. Celles-ci ont préféré améliorer leur rentabilité financière au détriment d’un développement industriel. En d’autres termes, plutôt acheter ses propres actions afin de conforter le pouvoir actionnarial que d’ouvrir de nouvelles usines, affaiblissant ainsi l’offre de produits industriels en Europe. On assiste à la captation de la richesse réelle par la sphère financière, qui a recyclé les flux générés par le tissu industriel, les a amplifiés et rendus ensuite quasi-virtuels (absence de contrepartie physique surtout par le biais de l’effet de levier). Cette analyse entend faire le point de l’évolution du tissu industriel européen entre 1986 et 2006, au travers des cent premiers groupes, en répondant à trois problématiques essentielles, la croissance, la répartition de la valeur ajoutée et l’évolution des rentabilités.1/ La croissance organique sur longue période reste le principal facteur de dynamisme
La croissance moyenne du chiffre d’affaires observé entre 1986 et 2006 est de +6% par an et la valeur ajoutée croit de +6,5%. Cette hausse peut se décomposer entre un effet volume de +2,1%, un effet prix de l’ordre de +3,4% et la croissance externe ne compte que pour +0,5%. Les acquisitions ont été importantes au cours de certaine période (87/90) puis 98/2001, mais s’en sont suivies des périodes de forte restructuration qui ont amené les entreprises à céder des actifs (stratégie de recentrage). A partir de 2001, la contrainte financière a largement joué, les groupes ayant du revoir de façon parfois radicale leur stratégie de développement (cas des technologiques en particulier). La croissance externe n’est pas créatrice de croissance, au mieux, elle facilite les arbitrages d’actifs. Enfin, on constate une certaine stabilité du taux de valeur ajoutée (VA/ CA), ce qui peut surprendre, puisqu’on aurait pu s’attendre à une amélioration de la productivité réalisée sur les consommations intermédiaires. Une analyse plus fine montre qu’en cycle de faible croissance, le taux de valeur ajoutée reste aux alentours de 30% alors qu’il avoisine les 35% en période de croissance. Ce taux moyen résulte d’un mix entre d’une part des groupes qui ont fait le choix d’une externalisation de différentes fonctions (stratégie de « fabless » d’Alcatel, d’où une désindustrialisation qui a pour corollaire une baisse du taux de VA) et ceux qui essaient d’améliorer ce taux de valeur ajoutée par une innovation qui modifie à la hausse le mix produit, (cas des entreprises agro-alimentaires).
2/ Une évolution de la répartition de la valeur ajoutée au détriment des salariés et en faveur de…. l’entreprise !
Durant les vingt années observées, la répartition de la valeur ajoutée a significativement évolué. Le poids des frais de personnel est tombé de 68% à seulement 46% en 2006. Trois raisons expliquent cette baisse, des efforts de productivité au travers une baisse des effectifs, une délocalisation des activités (surtout à partir de 2000) et un contrôle strict de la croissance des salaires. Qui a bénéficié de cette baisse ? Les actionnaires ont souvent joué le mauvais rôle en étant jugé responsable de cette baisse drastique. L’analyse des chiffres donne une vision un peu plus nuancée. Certes, les actionnaires ont bénéficié d’un surplus de rémunération (de 3 à 9%), mais finalement au même titre que l’Etat (au travers de l’impôt), de 7 à 12%, alors que c’est l’entreprise qui connaît la plus forte augmentation de sa part de la valeur ajoutée (de 21% à 30% en 2006). Le dernier agent économique, les prêteurs, a connu une évolution assez faible, de 1 à 3%, témoignant de la solidité financière des entreprises, avec un montant très élevé, surtout à partir de 2000 du free cash-flow, (environ 20% de la valeur ajoutée). Le niveau des investissements des entreprises a très peu évolué, stabilité autour de 20% de la valeur ajoutée. Le surplus disponible pour l’entreprise n’a donc pas été investi dans l’appareil de production. Suivant les périodes, il va servir au désendettement (début des années 90), à des opérations de croissance externe (fin des années 90), et à une constitution de cash et à des rachats d’actions propres (2003/2006). Cette stratégie prépare-t-elle la croissance économique de demain au plan européen ?. On peut en douter car comment créer une dynamique positive si les entreprises ne parviennent pas à investir davantage et ne participent pas à l’amélioration du pouvoir d’achat eu égard aux frais de personnels très contrôlés.
3/ Endettement et rentabilité, l’effet de levier accroît la rentabilité financière des entreprises
L’effet de levier est caractérisé lorsque le coût d’endettement est inférieur à la rentabilité économique, il apparaît alors un supplément de rémunération qui, après paiement de l’impôt, vient gonfler le résultat et améliorer la rentabilité financière des capitaux propres. En d’autres termes, la rentabilité financière est supérieure à ce qu’elle aurait été en l’absence d’endettement si les capitaux investis avaient été financés uniquement en fonds propres. Certaines sociétés (cf Vivendi ou France Télécom) ont payé un lourd tribu, entre 2001 et 2003, avec l’effet inverse, l’effet de massue, lorsque la rentabilité devient inférieure au coût de la dette (dans ce cas la valeur des actifs avait été largement surrévaluée par le biais des goodwills, certaines rentabilités des actifs étant nulles, voire négatives).
La rentabilité économique moyenne sur la dernière période (99/2006) est passée de 8,2% à 14,5%, donc bien supérieure au coût de la dette (autour de 5%). Cette situation devrait pousser les entreprises à s’endetter à nouveau pour pleinement bénéficier de l’effet de levier. On est loin de constater ce phénomène puisque le taux d’endettement à diminué jusqu’à seulement 43% des fonds propres en 2006. La rentabilité financière, mesurée par le ratio, résultat net sur fonds propres, est alors passée de 13% en 1999 à 24,6% en 2006, confirmant la réalité de l’effet de levier sur les entreprises.
En conclusion, vu au travers d’une centaine de grands groupes industriels européens, l’étude des flux financiers depuis vingt ans livre quelques points très significatifs.
L’évolution du partage de la valeur ajoutée, en croissance annuelle moyenne de +6,5% par an depuis 1986, se fait désormais au profit de l’entreprise, puis de l’Etat et de l’actionnaire et au détriment des frais de personnel. Cette déformation ne permet pas de répondre aux défis qui s’imposent à l’Europe : redynamiser l’emploi, le pouvoir d’achat et relancer l’investissement. On assiste à une financiarisation de l’entreprise avec un cash-flow et des liquidités pléthoriques. La crise financière devrait reposer la question de la faible rentabilité du cash (et éventuellement de son risque pour l’entreprise), alors que la rentabilité économique est très performante. Il est dommage que ni l’entreprise, ni l’Etat ne participe à un effort qui permettrait de retrouver le chemin de l’emploi et de la croissance alors que l’Europe souffre d’un déficit de l’offre. L’entreprise en a pourtant les moyens, en a-t-elle la volonté ?
A lire, le rapport d'octobre 2007 publié par KBL France:
Contraintes actionnariales et stratégie de développement des groupes européens
www.entreprise-progres.net/visuels/uploaded/Rapport_KBLFrance_Oct_2007_contraintesActionnariales etStrategie deDeveloppementGrandsGroupesEuropeens.ppt
