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L'open space m'a tuer

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        d’Alexandre Des Isnards et Thomas Zuber
Longtemps le  jeune cadre dynamique  fut présenté en modèle. Bien sûr il n’avait pas déjà sa Rolex  mais toujours, ou presque, il avait « réussi sa vie ». Une vie exaltante. Toujours à cent à l’heure, toujours dans le vent, profitant à plein des possibilités offertes par la technologie, Internet, le portable, le Black Berry, bâtissant une nouvelle manière de vivre le Travail à travers un management « fun », « cool », enrichissant. Il semble que l’icône connaisse ces derniers temps quelques craquelures. Derrière la façade, la vie de ces trentenaires ne semblent pas avoir tenu les promesses escomptées. C’est du moins ce que racontent Thomas Zuber et Alexandre Des Isnards dans leur petit opuscule plein d’ironie: « L’open space m’a tuer ».
 
Pas encore trente-cinq ans, tous deux consultants, l’un dans une agence de communication spécialiste d’Internet, l’autre dans les systèmes d’information liés aux ressources humaines, diplômés de Sciences Po, nos auteurs représentent l’archétype du « jeune cadre dynamique ». C’est de leur expérience et de celle de collègues compilées durant ces dernières années qu’ils ont tiré leur petit pamphlet. Un livre qui se vend, très, très, bien. Plus de 25 000 exemplaires écoulés ! Preuve que les deux jeunes gens ont vu juste. Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls à s’intéresser au malaise des cadres puisqu’ils soulèvent une problématique également étudiée par Jean-Claude Thoenig et David Courpasson dans leur très instructive enquête : « Quand les cadres se rebellent » (Vuibert).
 
Comment le discours trompeur d’un management qui prône l’autonomie et le boulot dans la joie et la bonne humeur et qui en fait isole le salarié face à des objectifs de résultats dictés par on ne sait pas trop bien qui, entraîne un profond désenchantement chez de jeunes cadres qui ne cadrent plus grand-chose.  « Le manager “anime, supervise, fédère les énergies”,  mais il est rare qu’il s’investisse dans la conduite d’un projet, expliquent-ils, il se contente de mettre des ressources à disposition (le moins possible), de contrôler a posteriori, rarement de conseiller puisque vous devez être autonome. Le résultat, c’est qu’il n’y a plus de transmission d’expérience, comme c’était autrefois le cas dans les grandes entreprises et comme ça l’est encore dans certaines entreprises familiales ».
Tant est si bien que l’entreprise ayant perdu tout sens, les salariés finissent par se battre pour quitter le navire. « Ça paraît ubuesque, remarquent nos auteurs, mais, lorsque les entreprises ouvrent des plans de volontariat, il y a parfois plus de candidats au départ que de postes à supprimer. Et les jeunes cadres sont les premiers à partir ».  Quoi de plus normal pour une génération à qui l’on n’a cessé d’affirmer depuis le bac à sable qu’elle devra changer de job de multiples fois ?
In fine, les cadres, à raison, ne s’attachent plus à leur entreprise. Le néo-management made in USA entendait gèrer au plus près la ressource humaine, à l’image d’un open space qui exploite au maximum la ressource espace, et n’a fait qu’engendrer des mercenaires. En témoigne l’extrême turn over dans les grandes « boites ».
 
C’est donc un monde désenchanté que nous présentent Des Isnards et Zuber. Ce qui semble le plus pesant dans l’open space, c’est la représentation, « la comédie de la performance ». « La comédie humaine a toujours existé, constatent nos deux auteurs, et l’open space a ses propres codes ». Paraître toujours débordé, par exemple. Mais également jouer le winner à temps et à contretemps. À la source du malaise de ces jeunes cadres : l’hypocrisie d’une entreprise qui se prend pour une équipe de foot ou un bataillon d’assaut en première ligne et qui vous lâche sans égard quand la bourse s’effondre. L’hypocrisie d’un mangement qui se veut participatif, où tout est possible, mais où, bien évidemment la hiérarchie demeure. L’hypocrisie de devoir attendre que son N+1 quitte son bureau pour pouvoir à son tour rentrer chez soi, même si depuis 17h vous n’avez plus rien d’autre à faire que relire vos mails ou flâner sur E-Bay. L’hypocrisie de la transparence amenée par l’Open space qui dissimule mal l’objectif de contrôler tout le monde par tout le monde, de mettre en concurrence les salariés entre eux. L’hypocrisie, enfin, du tutoiement généralisé, de la proximité pour mieux imposer les choix sans jamais y paraître.
 
Sans oublier la création d’un nouveau langage anglo-quelque-chose, pardon, d’un nouveau wording, largement incompréhensible pour les non-initiés. Petit florilège : « Heu, tu peux me sortir une prez sexy pour ce soir? », « Cette personne a beaucoup de leadership dans son écosystème », « Il faut que tu sois force de proposition », « Je reviens vers toi », « Fais-moi une propal, le client en a besoin, ASAP », pour « as soon as possible »…
 
Deux cents pages, souvent drôles, quelquefois cruelles et parfois déprimantes, qui se lisent une soirée.


L’open space m’a tuer, d’Alexandre Des Isnards et Thomas Zuber, Hachette Littératures, 2008, 211 pages, 16,5 euros


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