Entretien avec Bruno Tilliette, Odile Jacob, 221 pages, 22,50 euros
Savoir écarter l’anecdotique pour ne retenir que l’essentiel, voici un des signes par lequel se reconnaît l’homme à l’intelligence honnête, celle qui ne cède pas à l’idéologie. À la lecture de ce dialogue entre Michel Crozier, pilier de la sociologie française et Bruno Tilliette, son cadet en la matière, le lecteur ne trouvera que peu de réponses précises à des questions précises. Mais il trouvera une vision du monde fruit de 90 ans d’expérience d’une vie intellectuelle menée à comprendre une société qui a profondément évolué. Plus qu’un jeu de questions-réponses, il s’agit d’un échange franc et ouvert sur la notion de valeur, leur capacité à structurer l’homme, à faire vivre ensemble, leur nécessité et leur fragilité. Une vision qui peut, parfois, être contestée, mais qui demeure toujours pertinente car argumentée, raisonnée, posée à l’aune de l’expérience. Il ne porte pas de jugement sur ce qui disparaît; la valeur « obéissance » laissant place à la responsabilité, « l’effacement de la justification dernière laissant place à la conscience individuelle »; mais préfère anticiper plutôt que se lamenter. Au fil des pages se dégagent les grandes valeurs dont Michel Crozier mesure depuis toujours l’acceptation par la société française: la liberté, la responsabilité, le travail, la connaissance, le fait institutionnel, l’écoute. Mais, il insiste également sur la confusion des valeurs qui ouvre des perspectives inquiétantes. Et apparaissent les tares originelles du modèle français, ces singularités qui font que le pays demeure obstinément bloqué : l’impossibilité à se réformer qui explique la fréquence des révolutions, le refus de l’expérimentation par crainte de voir resurgir les anciens privilèges, l’incapacité à écouter mais seulement « à échanger des arguments comme on échange des coups ». Pourtant l’auteur ne cède pas au déclinisme Evoquant ainsi le centralisme hérité de la monarchie absolue, Michel Crozier reprend à son compte le mot du doyen Vedel : « Ce n’est pas une maladie, c’est une infirmité. Une maladie, on la soigne, une infirmité, on vit avec ». Et d’ajouter : « Nous devons donc nous débrouiller avec pour qu’il ne nous handicape pas trop et que nous puissions le faire bouger ». L’ensemble du dialogue, mené sans concession par Bruno Tilliette malgré une visible admiration pour son interlocuteur, est de cet acabit : une observation sans œillères du monde tel qu’il est et qu’il ne va pas, mais à la lumière d’un d’optimisme assumé jusqu’à une certaine naïveté.
