de Philippe d’Iribarne
Ce livre rare est extrêmement précieux en ce qu’il nous livre en peu de pages la conclusion de recherches menées tout au long d’une vie. Mais non pas seulement à des fins académiques. Car, l’auteur nous apporte des concepts que tout manager international pourra utiliser quotidiennement pour comprendre ses interlocuteurs ou ses collaborateurs et pour s’adapter à eux et coopérer efficacement.Philippe d’Iribarne chercheur accompli est aussi découvreur de pépites - la plus connue étant « La logique de l’honneur »(Seuil 1989) qui ouvrait non pas une piste mais une véritable avenue pour comprendre les comportements des Français au travail. Il nous livre ici avec la plus grande simplicité une clé d’interprétation culturelle qui rend compte des différences profondes de comportements sociaux entre un grand nombre de pays.
Livrons-la d’emblée en vous invitant à lire ce livre limpide pour y trouver sa justification :
« Dans chaque société, l’opposition entre deux expériences tient une place centrale…D’un coté un péril particulier est perçu comme menaçant gravement chacun. De l’autre, des voies de salut sont vues comme permettant de conjurer ce péril ».
Notre auteur illustre l’opposition de ces deux scènes structurantes dans plusieurs pays. Et particulièrement il rend compte de la différence entre les Etats-Unis et la France.
Pour les Américains, la menace la plus redoutable est celle de perdre le contrôle de leur destinée, c’est-à-dire de leur liberté individuelle dans ce qu’elle a de plus concret. Pour les Français, c’est la crainte d’en être réduit à une position servile et à l’arbitraire du plus puissant. Le salut chez nous est dans l’attachement à des valeurs dégagées de l’arbitraire du chef et donc dans le métier… ou bien dans la résistance et l’opposition.
Aux Etats-Unis, le contrat entre adultes libres et consentants est l’ultima ratio. Il reflète la liberté de choix à son début et annonce le retour à cette liberté lorsque sa fin est venue.
Dans nos deux pays si épris de liberté, du moins dans le principe, les craintes qui au fond procèdent de la même peur de perdre cette liberté sont fortement décalées. De ce coté de l’Atlantique, nous nous trouvons encore dans la situation de craindre les atteintes imprévues à l’idée que nous et les autres nous faisons de nous-mêmes et donc créateurs de barrières pour fuir le face-à-face, éviter les débats publics ou encore établir des normes abstraites, refuges contre une appréciation de notre performance qui pourrait être douloureuse. Si en Amérique la réalité quotidienne de la relation de travail peut être aussi pénible qu’ici, elle résultera cependant d’un contrat, pas toujours explicite, mais dont le caractère fini dans le temps promet de pouvoir repartir, rebondir dans de bonnes conditions jusqu’à son terme.
Notre auteur parle aussi de façon éclairante d’autres pays moins imprégnés du désir de liberté et consacre des pages un peu moins « utilitaires » à défendre contre d’autres sociologues la spécificité de la dimension culturelle nationale qu’il croit compatible avec la vision universaliste des Lumières.
Cette lecture a été aussi réjouissante pour moi que celle de « L’invention de l’Europe » d’Emmanuel Todd dont j’ai pu faire usage en comparant l’attitude vis-à-vis de l’autorité dans de nombreuses régions européennes.
Il est exceptionnel de rencontrer comme chez Philippe d’Iribarne une telle proximité entre les réflexions d’un savant et les expériences quotidiennes du praticien et, grâce à lui, d’étayer nos observations sur un arbre puissant et nourri de science.
Enfin cette clé nous ouvre un nouveau terrain d’expérimentation pour débloquer ce que le modèle français peut avoir d’inefficace. Non pas en cherchant à imposer une « bonne » idéologie pour corriger de « mauvais » comportements, mais en redressant petit à petit les freins à une coopération efficace. En démontrant par exemple que le face-à-face n’est pas forcément douloureux , que les débats au sein d’une hiérarchie peuvent être sans tabous ni obséquiosité, qu’une erreur même grave ne vous condamne pas fatalement à des rappels humiliants tout au long de votre carrière.
Il ne s’agit pas d’imaginer que les Francais puissent basculer dans un eden de relations de confiance entre eux mais que si la défiance survit comme un noyau dur inattaquable, elle ne devrait plus affecter l’ensemble des relations sociales comme elle le fait aujourd’hui.
Penser la diversité du monde de Philippe d’Iribarne, Seuil, 2008, 169 pages, 16 euros
