« Hôtel France »
Il y a 20 ans, Lewis Lapham, rédacteur en chef du magazine américain contestataire Harper’s – à ne pas confondre avec le magazine de mode Harper’s Bazaar -, publiait un livre intitulé « Hôtel America ». Regroupant ses meilleurs éditoriaux, le journaliste entreprenait une comparaison osée, mais si pertinente, entre le président des Etats-Unis et un directeur d’hôtel. Non, bien sûr, entre l’activité réelle de « l’homme le plus puissant du monde » et celle d’un simple manager en contact avec le client. Mais bien plutôt entre les attentes des citoyens/clients à son égard.
Le petit-déjeuner se fait attendre… on appelle la réception pour râler! L’eau de la douche est à peine tiède… nouveau coup de fil franchement irrité cette fois ! La clim’ dysfonctionne…pourquoi ne pas écrire au patron de la chaine d’hôtels pour exiger le renvoi du directeur.
De même peu importent les défis posés au pays, on ne sera content du Président que si le room service arrive promptement, que l’eau du bain ou la climatisation fonctionnent sans accrocs – pardon mutatis mutandis - que si mon avenir professionnel, le prix des appartements dans ma ville et la sécurité dans mon quartier, fonctionnent bien, c’est-à-dire à ma satisfaction individuelle.
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Cette dérive n’était alors pas sans motif. Lorsque la présidence Bush père s’achève, les Etats-Unis doivent faire face à une reprise de l’inflation, au ralentissement économique, aux licenciements massifs. Les entreprises pratiquent le down sizing pour améliorer leurs marges et se concentrent sur leurs métiers de base. L’euphorie de la bulle Internet ne compense pas encore la crainte des salariés de l’industrie qui voient leur horizon professionnel s’assombrir. D’où, une propension répandue à se plaindre, si contraire à l’attitude positive et à la philosophie entrepreneuriale enseignée aux citoyens américains dés leur jeune âge…
Dès lors, bien loin de l’idéal américain que les Européens se représentent si souvent comme une République Impériale, voila le Président ravalé au rang de thérapeute de tous les malheurs sociaux, exposé à tous les caprices « sondagiers ». Lapham, fervent démocrate, suggérait en outre que les gouvernements républicains n’étaient pas innocents de cette mithridatisation des citoyens.
Un an s’est écoulé et notre Président se trouve pris à son propre piège : l’augmentation du prix du pétrole et des denrées alimentaires entretient l’impopularité de Nicolas Sarkozy. L’écart s’est encore accru entre la qualité de service promise et « l’expérience » (comme disent les hommes de marketing) des citoyens/clients. Et notre gouvernement en rajoute encore dans la même tonalité.
Bien des gouvernements qui nous entourent ne poussent les enchères si haut. Ils se contentent de faciliter l’efficacité des entreprises et des services sociaux. En surenchérissant dans les promesses, les gouvernants français s’imaginent sans doute affermir la dimension politique alors qu’en vérité ils s’enferrent dans un cycle infernal d’espérances « deceptives » (pardonnez moi d’utiliser a nouveau le jargon du marketing) .
Dernière touche, dés plus récente, avec la carte des implantations militaires en cours de marchandage entre Ministère de
Prôner, à la suite d’Henri Guaino, le retour aux valeurs républicaines pures et dures constitue l’une des voies possibles, en réaffirmant que les citoyens et plus encore le gouvernement doivent se déterminer en fonction non pas de leur intérêt particulier mais de l’intérêt général.
Opter pour la méthode du judoka, accompagnant le peuple dans son penchant naturel vers l’individualisme, serait peut-être mieux adapté.
Puisque les Français attendent du pouvoir politique qu’il leur rende des services, définissons rationnellement ces dits services et faisons les rendre par les agences les plus compétentes, qu’elles soient privées ou publiques. Au moins, l’argent transféré par l’Etat (en vérité par les entreprises, les Français les plus aisés mais également les générations à venir), cet argent, donc, sera-t-il clairement identifié.
Partant de là, les objectifs d’ordre supérieur, que d’aucuns nomment intérêt général, et auxquels nos concitoyens ne semblent plus attacher d’importance, seront-ils ainsi dégagés du paysage idéologique. Finalement, les Français croient en l’économie de marché puisqu’ils attendent de l’Etat une relation client/fournisseur. Pourquoi donc mettre de l’intérêt général là où il y a à coup sûr un manque général d’intérêt ? Mais il faudra bien un jour reconnaître que cette mutilation de la solidarité nationale aura été autant le fait des gouvernants que des gouvernés.
