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Edito Hervé Gourio Mars 2008

        La grande déprime de la jeunesse de France

 « C’est la fièvre de la jeunesse qui maintient le monde à température normale ; si la jeunesse se refroidit, le reste du monde claque des dents », affirmait le non moins ardent Georges Bernanos. À en croire une récente et très instructive étude de la Fondation pour l’innovation politique, ce n’est sans doute pas la jeunesse française qui participe au réchauffement de la planète !

 

Triste tableau que pose Les jeunesses face à l’avenir ! Des 17 autres pays observés, européens bien sûr, mais également la Chine, le Japon et les Etats-Unis, la jeunesse de notre pays se singularise par son désarroi, quel que soit l’angle adopté. Ces travaux fondés sur une enquête auprès de 22 000 personnes à travers 17 pays différents, pour la grande majorité âgées de 16 à 29 ans, confirment ceux de Thomas Philippon, d’Augustin Landier et de David Thesmar, de Pierre Cahuc et de Yann Algan… mais sont encore plus pessimistes.

 

            Pour apprécier le fossé qui sépare la France du reste des nations, l’étude des qualités à développer chez l’enfant – indépendance ou obéissance – est extrêmement frappante.  Nous sommes l’unique pays où la valeur « obéissance » prédomine sur celle d’indépendance.  Pour François de Singly, auteur de la préface de cet ouvrage, ce rapport peut être considéré comme un indicateur « de l’adhésion au processus d’individualisation ».  Pour ce sociologue, il y a une volonté, consciente ou non, de la génération adulte à  « les maintenir dans une interminable jeunesse ». « Les jeunes Français peuvent s’amuser, faire la fête, à condition de ne pas réclamer avec trop de force leur place sur le marché du travail », dénonce-t-il. Pourtant, François de Singly rappelle avec justesse que l’entrée sur le marché du travail dans de bonnes conditions est primordiale pour que  l’autonomie soit associée à une véritable indépendance. Les jeunes Français sont donc bien conditionnés pour entrer , bon gré, mal gré, dans les vœux de leurs parents. À partir du moment où se réaliser pleinement est perçu comme difficilement envisageable, mieux vaut l’obéissance sécurisante à l’indépendance responsabilisante.

            Faut-il alors s’étonner que l’individualisme positif soit chez nous, nul ou quasi nul. Les jeunes sont sur des rails dont ils pensent ne pas pouvoir dévier. Les Français de 16-29 ans ne sont que 26% qui estiment « avoir un avenir prometteur », à peine plus 27%, sont « certains d’avoir un bon travail dans l’avenir ». Par comparaison, les Américains sont 60%, les Allemands, 34%.

 

Moral au fond des chaussettes, et par conséquent, fatalisme et sentiment d’impuissance. Seul 22% des jeunes Français déclarent « avoir une liberté complète et la maîtrise de leur avenir », ils sont 51% aux Etats-Unis, 45% en Chine ou au  Danemark. Dans tous les domaines, de la confiance à l’esprit d’entreprise en passant par la spiritualité et l’économie de marché, les jeunes Français sont en queue de peloton. Quant à la mondialisation, ils ne sont que 20% à la considérer comme source d’opportunités, bons derniers, loin derrière les Polonais à 48% sereins face au marché mondial, les Estoniens (45%), les Américains (34%), les Allemands (31%)...

 

Comment expliquer ce pessimisme ? Pour Olivier Galland du CNRS : « Un début de réponse peut se trouver dans le fait que la France appartient, avec l’Italie et d’autres pays méditerranéens, au groupe de pays à « système d’emploi fermé », système qui concentre la flexibilité de l’emploi sur les jeunes ». Autrement dit, avec un taux de chômage deux fois supérieur à celui supporté par les « adultes », il est difficile de demander aux « jeunes » d’être optimistes à propos de leur avenir professionnel… Dans un contexte global incertain, où la flexibilité de l’emploi est nécessaire aux entreprises afin de s’adapter au marché mondial, les « jeunes » constituent une variable d’ajustement au même titre que les « vieux » de 55-65 ans.

 

            À cela s’ajoute une perte de confiance dans les institutions (famille, école, Etat…) et un hyper conformisme comme le démontre l’importance pour les jeunes Français « d’être à la hauteur de l’estime des autres » (32% contre 20% dans le reste de l ‘Europe) et « de ne pas se faire remarquer » (24% contre 18%). Mon destin n’est pas entre mes mains, mais repose sur le regard porté sur moi. La société est normée de manière excessive, c’est sans doute là qu’il faut trouver l’explication à la grande déprime de nos enfants.

 

Et ce n’est pas le système scolaire qui leur apportera du baume au cœur. Comme l’explique Olivier Galland qui se réfère largement aux travaux de Philippe d’Iribarne: « En France, le diplôme n’est pas conçu comme un investissement en capital humain permettant de mieux se vendre sur le marché du travail, c’est un titre (…) qui confère des droits et ouvre accès à une place donnée dans la hiérarchie sociale ».  Une fois classé sur cette échelle, il apparaît bien difficile de grimper les barreaux.

 

Derrière le paradoxe apparent d’un attachement à la valeur « obéissance » et d’une aspiration au changement, la jeunesse d’aujourd’hui n’est que le fruit de la société d’hier. Les pesanteurs actuelles, qu’elles proviennent du monde scolaire ou du marché du travail, ne doivent pas cacher son esprit entreprenant. La faiblesse de la France ne vient pas de son incapacité à créer des entreprises, le nombre élevé de création d’entreprises en France le démontre, mais bien à les laisser vivre. Dès lors qu’ils le peuvent, les jeunes Français ne tardent pas à entreprendre… mais ailleurs, en Australie, en Californie, à Londres où les perspectives de succès sont plus ouvertes. Tous, pourtant, ne peuvent tenter l’aventure de l’autre côté de l’Atlantique ou de la Manche. Redonner confiance à la jeunesse, c’est s’engager dans un changement profond dans la manière d’appréhender le travail et l’entreprise. Se fera-t-il par le haut, par le politique comme a pu le laisser espérer l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République? Ou se fera-t-il par la base, en laissant respirer la société à l’image des accords d’entreprises que nous promouvons depuis plusieurs années à Entreprise et Progrès ?

 

 



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