2008, un « defining moment » pour la France
2007 a été une bonne année pour le pays grâce à l’élection présidentielle : la campagne, d’abord, où on a vu s’opposer trois candidats communiquant tous clairement une volonté de rupture ; la participation électorale ensuite, très élevée prouvant que les Français soutenaient cette volonté de changement ; enfin l’élection du candidat probablement le mieux préparé à cette lourde tâche.
Depuis l’élection, en contradiction avec la croyance fréquente que les 100 premiers jours du mandat doivent être marqués par des réalisations frénétiques et décisives, des réformes certes importantes ont été amorcées, mais sans encore être réellement mises en œuvre.
Ce rythme, apparemment mesuré, alimente la crainte que le pouvoir «recule», renonce. Pourtant, comment ne pas accepter que pour réaliser les changements tant désirés il faille préférer le dialogue aux ukases ? Comment ne pas souhaiter que la participation la plus large possible soit recherchée? Aussi, la gestion active de la démocratie d’opinion par le Président lui permet de s’affranchir de la contrainte des 100 jours. Et, au contraire de plusieurs mandats précédents, l’oubli progressif des engagements de campagne, comme dans le passé, semble aujourd’hui soigneusement évité et devrait apaiser la crainte que le changement ne soit différé.
Reste un regret : que les mesures économiques retenues dans le programme électoral pour le début du quinquennat n’aient pas été mieux choisies pour produire des effets rapides.
Ce regret ne pourra pas se renouveler dans 12 mois.
L’année 2008 est bien ce que les journalistes anglophones en mal d’emphase appellent, parfois à la légère, un « defining moment », ce moment de vérité après lequel « les choses ne sont plus comme avant », ce moment où une action a été conduite qui change profondément le cours des choses et donne durablement un nouveau visage à notre pays et à son gouvernement.
Mais cette fois, les Français ne se contenteront pas de changements purement politiques. Encore moins d’un tourbillon d’images. Ce qui leur importe plus que tout, c’est le redressement économique du pays qui seul leur donnera confiance dans son avenir et celui de leurs enfants.
Pour réussir, il faut tout d’abord en finir avec le « non dit » sur l’investissement des entreprises françaises.
Pour investir dans l’économie de la connaissance ou celle de l’immatériel, tout concourt, dans l’état actuel des choses, à le faire hors de France. Sans le moindre doute, en ce qui concerne les PME dont le marché est international.
Il faut oser dire que le redressement se manifestera dés lors que les PME françaises auront envie d’investir fortement en France.
Pour cela il faut que les actionnaires et les dirigeants de PME –souvent les mêmes personnes – croient dur comme fer que leur succès est perçu comme essentiel par tous. Qu’ils se sentent soutenus. Et que tous les jugent mieux placés que quiconque pour assurer ce succès.
Grand changement dans l’ambiance si profondément administrative de la France. Car administratif veut forcément dire formaliste, bientôt tatillon, exactement le contraire de ce que doit être l’entreprise de l’immatériel dans la mondialisation.
En un mot il faut changer l’équilibre entre entreprises et administration, en donnant plus d’indépendance aux PME. « Empowering them » ce qui n’est pas très facile à traduire.
Il faut que notre gouvernement donne la priorité à «L’autre France». Nous faisons allusion au livre oublié d’Edward W. Fox (Flammarion 1971) qui oppose- de façon académique et pas du tout polémique- la France dominante, celle qui reçoit ses privilèges du pouvoir central, à celle qui, ouverte sur le large et l’étranger, a su construire la prospérité de nos grands ports et de leur environnement.
Il faut cesser de répéter l’antienne : « la France a été créée par son Etat central ». Ce refrain, après avoir été celui de l’Action française, est devenu le « pitch » de l’ENA, au moment même où un nombre croissant d’énarques ont rejoint la direction des grandes entreprises.
Et puis aussi, Descartes, Voltaire, Hugo n’ont pas toujours aimé vivre sous les lois de « ce magnifique Etat » et ont au moins autant construit la France que nos rois et présidents.
Dans la mondialisation, c’est à l’évidence « L’autre France » qu’il faut faire revivre.
Pour autant, ce coup de barre vers plus de démocratie économique et sociale oblige-t-il sur le plan politique à une dérive libérale qui horripile nombre de nos concitoyens ?
Nous ne le croyons pas. Le républicanisme si présent dans les discours du candidat Nicolas Sarkozy et dans les écrits de son conseiller Henri Guaino a un rôle essentiel à jouer.
Politiquement d’abord comme source d’inspiration idéologique et fonctionnellement pour justifier notre modèle historique de solidarité.
Mais aussi pour faire revivre une force traditionnelle de notre pays, aujourd’hui en voie d’affaiblissement : son attractivité et son rayonnement.
Attractivité fondée sur sa beauté et la douceur d’y vivre. Séduire des étrangers talentueux et leur procurer une expérience du bonheur de vivre attirera à coup sur de beaux et bons esprits qui, même s’ils ne créent pas des PME innovantes du jour au lendemain, commenceront par nous apporter leur dynamisme, leur travail et ses retombées immédiates.
Ce rayonnement s’avère largement fondé sur notre singulière culture. Création qui doit sortir de son provincialisme et, elle aussi de sa sujétion administrative qui anémie les créateurs.
Valeurs républicaines pas incompatibles avec l’élitisme de nos lycées qui pourraient bien redevenir un article d’exportation si notre Etat, exsangue à s’occuper de tout, pouvait se permettre des investissements à long terme.
Au moins ainsi mettrions-nous la France en ligne avec l’adage de Peter Drucker dont tous les entrepreneurs ont vérifié la justesse : on construit sur ses forces ; et non à corriger ses faiblesses.
Il semble bien que la première France, celle qui nous gouverne, ait passé plus de temps à bâtir des modèles intellectuels dont nous devions nous inspirer pour corriger nos faiblesses, au lieu d’enfourner encore plus de charbon dans ce que la seconde France faisait marcher.
Le moment est venu d’un peu plus de démocratie et d’un peu moins de République.
