L'édito d'Hervé Gourio -Délégue Général -
Agiter la France au sujet du déficit des retraites qui représente 10 milliards d’euros quand celui de l’Etat atteint 130 milliards, est un jeu politique un peu curieux.
Certes les retraites est un sujet important, et qui le sera davantage encore, plus les années passeront sans que l’on se penche dessus ou de manière partielle. Mais tout de même, ne tombons-nous pas dans une logique bien éloignée de celle originelle qui sous Bismarck fonda le principe des assurances sociales : chacun met de l’argent de coté en responsabilité afin d’envisager ses vieux jours sous les meilleurs auspices.
La retraite est tout d’abord un salaire différé.
Pourtant on commence à nous parler d’injustice et de sacrifice et d’impôts. Donc on mélange le bismarckien et la redistribution. Cette confusion est un discours soit très habile, soit fort malheureux.
Habile, car il semble bien permettre au gouvernement d’accomplir une réforme des retraites que d’aucuns jugent particulièrement difficile à aboutir. L’Elysée fait une nouvelle fois la preuve de sa parfaite gestion de la démocratie d’opinion.
Mais le jeu serait-il donc plus dangereux qu’habile ? Car augmenter les impôts est un « fusil à un coup ». Et les munitions utilisées pour passer la réforme des retraites manqueront au gouvernement lorsqu’il s’agira de sauver le crédit de l’Etat. Il ne sera plus possible de réutiliser ces précieuses munitions qui sont autrement importantes aux yeux de nos prêteurs que le dosage de l’égalité entre Français.
In fine, et à nouveau, on ne dit pas la vérité aux Français. Et pourtant comme le soulignait François Fillon en 2006, « La France peut supporter la vérité ».
Quelle est-elle ? Choisissons la vérité la pus cruelle ou la plus menaçante : dans 40 ans, le PNB de l’Europe sera moitié moins important que celui des Etats-Unis et sans doute le quart de celui de la Chine. Les enfants qui naissent aujourd’hui trouveront-ils pour les employer des entreprises compétitives ? Or c’est seulement la compétitivité des entreprises qui assure tous les matins que Dieu fait l’emploi et l’équilibre des finances publiques. Oh certes, on nous parle d’innovation et de recherche. Mais la stratégie d’une entreprise ne se réduit pas à un budget « innovation » en hausse. Le Vieux Continent possède nombre d’entreprises qui marchent depuis des lustres sans innovations majeures. Ou si peu. Les tuyaux de Pont-à-Mousson n’ont pas considérablement évolué depuis des décennies. Tout comme les sacs Louis Vuitton. Et pourtant…
Il faut considérer que la priorité absolue c’est encore et toujours le succès des entreprises dont on parle si peu (sauf pour vendre leurs actions). Au point même de faire taire un des seuls medias qui en parlait régulièrement le regretté « Rue des Entrepreneurs ».
Alors voila, il semble à beaucoup que nous nous dirigeons vers une reprise en « W ». Nous sommes au bord du second plongeon, au sommet du double dip. Il n’était pas difficile de prévoir cette rechute car rien n’a été fait pour réparer le système financier ! Système qui souffre d’un vice persistant : celui de « l’alea moral » pour employer le langage des économistes.
Le capitalisme est, on le sait, fondé sur deux passions contradictoires tempérées au surplus par la Raison de ses acteurs : l’appât du gain et la peur. Le premier demeure toujours chez les banquiers, pour preuve, les profits mirifiques qu’on nos annonce. Mais pourquoi, et de quoi auraient-ils peur ?
Aux Etats-Unis plusieurs centaines d’établissements ont fait faillite, leurs clients ont été indemnisés comme il se doit par les fonds publics. Mais leurs dirigeants et leurs actionnaires ont été lourdement pénalisés. En Europe, rien de tel, aucune faillite. Les gouvernements soutiennent les banques et la BCE protège le système.
Sans qu’on en parle trop hors d’Allemagne, la Banque Centrale Européenne a frôlé l’infraction à ses règles fondamentales en achetant des bons d’Etat. Certes, non pas au moment de leur émission, mais parce qu’ils figuraient au bilan des banques. Et cela non pas pour éviter à l’Etat grec l’opprobre de la faillite ou bien les affres des politiques de rigueur, mais seulement parce que quelques banques européennes étaient menacées de boire le bouillon et pouvaient déclencher une nouvelle panique « à la » Lehman Brothers.
La crise de l’Euro, ou de la Grèce, comme on voudra, est tout d’abord une nouvelle menace sur le système bancaire. Et aussi longtemps que le problème de l’impunité des banques ne sera pas réglé, la menace pèsera sur l’économie mondiale.
Quoiqu’il arrive, les liquidités, plus ou moins gelées à en croire les banques, continuent d’alimenter le casino financier et celles-ci produisent des bénéfices toujours aussi fabuleux sur leurs seules activités purement financières.
Frappés par les innovations anglo-saxonnes, nos gouvernements font les gros yeux à l’encontre des hedge funds et des ventes à découvert sans qu’il ait été prouvé leur caractère particulièrement nocif. Mais les paradis fiscaux ont été abolis… il faut trouver une autre marotte.
Pourtant il faut commencer par le commencement. Pour faire disparaître l’alea moral, il faudra bien, à défaut d’une meilleure idée, revenir à une séparation claire entre banque commerciale et banque d’investissement. Banques d’investissement à qui il devrait être exclu de pouvoir bénéficier du soutien de l’Etat. Et donc susceptibles, en cas d’abus et de dérives excessives ou simplement de malheur, de faillite au grand jour. Banques commerciales certes moins attirantes pour leurs actionnaires mais assurant l’oxygène à l’économie réelle.
Ne trainons plus, car de l’autre coté, les risques ont été encore accrus. Wall Street a été en faillite pendant quelques minutes en raison de la volatilité extravagante des cours. Les très grands requins continuent à grandir, approchent du nombre oligopolistique, et revêtent l’habit des banquiers pour bénéficier de la protection publique.
La démocratie américaine veille et imposera sans doute des règles à ces nouveaux « barons » comme elle le fit il y a un siècle. Mais si elle ne le fait pas, qui le fera ?
