Il n’est pas sûr que la priorité de cet objectif - développer la valeur pour l’actionnaire - affirmée avec tant d’impatience ces dernières décennies survive à la crise. Nous sommes plutôt de ceux qui s’en félicitent.
D’abord parce que dans notre expérience d’entrepreneur, ce qui nous obsède, c’est bien plutot la création de valeur tout court. Valeur pour le client des services que nous offrons, valeur des produits quand nous sommes industriels. Dans l’activité B2B que j’ai pratiquée pendant près de 30 ans, il était drôlement agréable de rencontrer des clients qui nous encourageaient à perfectionner tel ou tel détail, à ajouter des fonctions qui se traduisaient chez eux-mêmes par des améliorations de coût ou de performance. Même quand ces encouragements étaient assortis de critiques voire de menaces si un concurrent leur paraissait plus prometteur. Encore aujourd’hui, longtemps après avoir « pris ma retraite » et avoir quitté cette entreprise, me viennent à l’esprit des possibilités d’exploiter les nouveaux outils technologiques pour apporter au client potentiel une satisfaction nouvelle. Et donc générer de la valeur qui se traduirait bien naturellement en marge financière ou en part de marché.
Cette valeur là (pour le client d’abord, se transformant en valeur de l’entreprise par l’intermédiaire de calculs fondés sur sa profitabilité et la durabilité de ces profits), génère une valeur pour l’actionnaire. Mais elle est d’abord, et sans aucun doute, une promesse de survie de l’entreprise dans le monde concurrentiel actuel. Quiconque a dû passer par les affres d’une restructuration lourde et ses traumatismes sociaux sait que la priorité du chef d’entreprise se trouve là.
Mais si beaucoup acceptent de nous suivre pour refuser de donner la priorité à la valeur pour l’actionnaire plutôt qu’à la valeur de l’entreprise, faut-il aller plus loin encore, prendre encore plus de distance avec ce critère de l'interet de l'actionnaire alors que les 2 performances coïncident si souvent ?
Au risque de choquer beaucoup de lecteurs, je dirais que cette idée bizarre de spécifier pesamment celui qui doit être le bénéficiaire de la valeur créée dans l’entreprise est une boite de Pandore qu’il aurait peut être mieux valu ne pas ouvrir. Au moins si on se place du coté des tenants du capitalisme pur et dur contre qui cette brillante idée va se retourner tôt ou tard.
En effet elle appelle aussitôt bien des questions légitimement dérangeantes :
· Cette valeur peut aussi bénéficier aux clients, au personnel, aux parties prenantes. Sauf à persister dans l’erreur de la priorité donnée à l’actionnaire, comment les faire intervenir au partage ?
· Le tableau de la création de valeur par lequel nous avons commencé est un peu idyllique, il ne faut pas hésiter à le dire. La valeur peut aussi être créée par une pression excessive sur des fournisseurs, des sous traitants, des salariés (pensons aux délocalisations), et la liste des comportements prédateurs est difficile à clore si on l’étend à l’environnement. Qu’est-ce qui peut bien justifier que les actionnaires de l’entreprise s’emparent ainsi des efforts d’autrui surtout obtenus de cette manière ?
On nous répondra classiquement que cette prédation éventuelle est la loi du marché.
Acceptons le temps de cette chronique, cette révérence à un principe auquel nous sommes attachés.
Il n’empêche, nous préférons à coup sûr une autre logique. Que l’intérêt de l’entreprise dans sa durée prévale à l’intérêt changeant des actionnaires. Et que la répartition des gains réalisés par l’entreprise ne soit pas décidée en fonction seulement des intérêts des actionnaires et du cours de bourse du lendemain de l’annonce ! Mais qu’elle tienne compte des cours de bourse futurs, des effets négatifs de l’action de l’entreprise sur les hommes qu’elle emploie, sur les parties prenantes effectivement concernées, ou encore sur l’environnement.
Plus facile à dire qu’à réaliser, j’en conviens. La scission envisagée de Accor en 2 entités (hôtellerie d’une part et services aux entreprises de l’autre) nous offre de vérifier cette difficulté à déterminer où est l’intérêt de l’entreprise respectivement à celui des actionnaires. Même de bons esprits comme Eric Leboucher dans sa chronique hebdomadaire des Echos du 18 décembre dernier nous semblent s’égarer en ne voyant dans cette scission que l’intérêt des actionnaires et en particulier de ceux aujourd’hui dominants qualifiés de fonds spéculatifs.
L’engagement du management devrait les inciter à plus de modération dans leur analyse. C’est bel et bien, au sein d’un groupe perçu de tous comme essentiellement hôtelier, l’existence d’une entreprise différente et très prometteuse comme Accor Services qui justifie cette scission. Longtemps confinée à une fonction quasi ancillaire de pourvoyeuse de financement pour la branche historique de l’hôtellerie, elle a pris un essor croissant dés lors qu’elle a pu bénéficier d’investissements accrus, fruit d’une attention nouvelle des marchés attiré par le succès de services innovants autres que le ticket restaurant.
Histoire banale qu’ont vécue d’autres «Cendrillons » oubliées dans les recoins de groupes tentaculaires et devenues après leur « libération » des acteurs de premier plan. Qui vivra verra et peut être l’avenir de Accor Services ne sera pas aussi rose qu’espéré. A tout le moins il nous semble paradoxal de limiter l’avenir d’une entreprise en raison de sa contribution financière à l’autre branche d’un groupe elle-même fort bien portante. C’est pour ces commentateurs jouer à contre emploi le rôle d’Harpagon habituellement attribué aux actionnaires…
