L'édito d'Hervé Gourio - Délégué Général -
Un de mes premiers patrons, c’était au début des années 60, répétait souvent : "Tout ce qui n'est pas indispensable est inutile."
Un adage bien utile au sortir de la seconde guerre mondiale et durant les vingt ans qui suivirent. On l’oublie trop souvent de nos jours, la première moitié des « Trente Glorieuses », ces vingt années de reconstruction, furent vingt années de pénurie.
L'adage n'avait pas mal marché pour lui, faisant fortune dans "l'économie réelle". Pas mal marché non plus pour la France, qui s'est redressée magistralement sous la conduite, il faut bien le reconnaître à rebours, des politiciens aujourd’hui décriés et des fonctionnaires omnipotents de la IVème République.
J'ai peine à imaginer la réaction de mon ancien patron à la vue de cette dépense monumentale que constitue le Grand emprunt national voulu par le président de la République. Que peut-on espérer d’une telle dépense, programmée avant même que les objectifs, simplement raisonnables en termes d’impact économique, aient été esquissés ?
Même si l'austérité de mon mentor d’alors n'est plus de saison, on conviendra que la démarche de l'Etat est ici aux antipodes de celle d’un entrepreneur. La réussite d'une entreprise est en effet toujours strictement déterminée par la persévérance de l'effort appliqué sur quelques objectifs prioritaires en fonction de leur importance stratégique et de leur rentabilité financière.
Ce qui conduit souvent à préférer les dépenses de restructuration plus stratégiques et plus rentables à des investissements plus aléatoires. Mais pourquoi diable l'Etat ne fait-il pas de même ?
La rentabilité des nouvelles lignes de TGV a été évaluée, il n'y a pas si longtemps, à environ 5%, et peut-on croire une seconde que l'économie de CO2 résultant de leur éventuel accroissement de part de marché ait un impact stratégique pour la planète?
Dans le même ordre d’idée, peut-on croire que les investissements dans la recherche française auront nécessairement des retombées économiques en France quand tous les chercheurs suivent les progrès de leur discipline et les résultats de leurs concurrents dans toutes les universités de la planète ? Tel le nuage de Tchernobyl s’arrêtant sur la rive est du Rhin, les fruits de la recherche française demeureront ils dans l’hexagone !
Néanmoins, aux réformes de structure, l’Etat préfère ces investissements autour desquels les lobbies de toutes les branches s'affairent à défendre leurs intérêts particuliers.
La voie de la persévérance n’est pourtant pas barrée. Le rapport Attali, il y a moins de deux ans, détaillait par le menu les obstacles à la croissance ; en particulier les « niches » multiples accordées au gré des ans à telle ou telle catégorie de Français. Il fut agréablement complété quelques mois plus tard par un ouvrage de deux économistes rigoureux, Jacques Delpla et Charles Wyplosz : « La fin des privilèges, payer pour réformer *». Parmi eux,on a surtout parlé des licences de taxi qui bloquent un marché potentiellement très important surtout à Paris. Mais plus radicaux et ambitieux, ils visaient aussi l’interdiction de la vente à perte qui profite aux distributeurs, les abus de l’assurance chômage ou « l’abolition de la perpétuité » pour la fonction publique… Leur idée ? Face aux rentes en tout genre, qui bloquent le dynamisme de l’économie française et freinent sa capacité d'évolution, une seule solution s’offre à l’Etat : les racheter à leurs bénéficiaires… Indemniser des rentiers pour leur faire céder leurs privilèges, voilà une idée osée ! Et pourtant, à y regarder de plus près :
1- Personne ne peut y trouver à redire, ni trouver cela injuste.
2- Les gains financiers pour l'économie toute entière peuvent aisément dépasser le cout actualisé de cet investissement.
3- Et quel beau signal donné à la jeunesse dans cette remise en cause des rentes ; enfin de l’air !
Plutôt que de déverser des milliards dans des « investissements d’avenir » dont on ne sait par avance pas grand-chose, débloquer les verrous qui empêchent la France de changer de vitesse nous semble plus opportun. Mais politiquement, est-ce peut-être plus difficile ?
* La fin des privilèges, payer pour réformer, de Ch. Wyplosz et J. Delpla, Hachettes littératures, 2007, 215 pages, 19 euros
